Non, un fonds de commerce ne vaut pas automatiquement tel pourcentage de ses ventes, contrairement à ce que répètent bien des cédants. Prenons deux boutiques voisines à 430 000 € de ventes annuelles : la première laisse 70 000 € d'excédent brut d'exploitation à son propriétaire, la seconde 20 000 €, avec un bail qui se termine dans dix-huit mois. Le barème leur attribue la même valeur, alors qu'aucun repreneur sensé ne paierait le même prix.
Ce décalage explique pourquoi les professionnels ne se contentent jamais d'un seul calcul. Le prix d'un fonds se construit en confrontant plusieurs angles de lecture, dont chacun corrige les angles morts des autres. Reste à savoir ce que chaque méthode mesure, où elle se trompe, et comment passer de trois résultats à un chiffre défendable devant un vendeur, une banque ou l'administration fiscale.
Ce que l'on chiffre réellement
Un fonds de commerce n'est ni une société, ni un local. L'administration fiscale le décrit comme l'ensemble des droits et des biens qui permettent d'exercer l'activité : d'un côté les éléments incorporels (clientèle, enseigne, droits de propriété industrielle, droit au bail, licences), de l'autre les éléments corporels (matériel, marchandises).
Le pivot, c'est la clientèle. Sans elle, il n'y a pas cession de fonds : la vente isolée d'un matériel ou d'un bail suit en principe les règles propres à chaque bien. Toute estimation du fonds de commerce revient donc à poser une question simple : combien vaut le flux de clients que ces éléments réunis continueront de produire après le départ du vendeur ?
Deux précisions évitent les confusions fréquentes. Les murs ne sont pas compris : s'ils appartiennent au vendeur, ils s'évaluent à part. Et l'on n'achète ni la trésorerie ni, sauf accord, les dettes de l'exploitant : c'est la grande différence avec le rachat de parts d'une société, où l'acheteur récupère l'entreprise avec tout son passif.
Évaluation des fonds de commerce : les trois calculs à croiser
Le barème, ou pourcentage du chiffre d'affaires
La méthode consiste à multiplier le chiffre d'affaires moyen des trois derniers exercices par un coefficient propre à l'activité. Le plus cité des recueils est le barème d'évaluation des fonds de commerce des Éditions Lefebvre, publié dans un mémento professionnel payant et mis à jour régulièrement. Il donne des fourchettes par métier, parfois exprimées sur le chiffre d'affaires TTC, parfois sur le hors taxes : vérifier cette base avant tout calcul évite une erreur de 20 %.
Rapide, cette approche sert de premier repère et d'argument de négociation connu de tous. Sa faiblesse tient en une phrase : elle ignore totalement la rentabilité. Aussi cet article ne reproduit-il aucun coefficient sectoriel : ils changent d'une édition à l'autre, et un taux recopié sans son contexte induit en erreur. Mieux vaut consulter l'édition en cours, ou demander le chiffre à son expert-comptable.
Le multiple de l'EBE retraité
Le repreneur achète surtout une capacité à dégager de l'argent. L'excédent brut d'exploitation (EBE), lisible dans les soldes intermédiaires de gestion, mesure ce que l'activité produit avant amortissements, frais financiers et impôt sur les bénéfices. Pour le situer dans les comptes, notre compte de résultat chiffré poste par poste montre le chemin depuis les ventes.
L'EBE brut ne suffit pas. Il faut le retraiter pour obtenir celui qu'obtiendrait un exploitant normal :
- rémunération du dirigeant : la ramener à un niveau de marché si elle est anormalement basse ou haute, en précisant toujours la convention retenue ;
- loyer : le corriger s'il s'écarte du marché, ou s'il est versé à une société du vendeur ;
- charges exceptionnelles : réintégrer un sinistre ou un litige isolé ;
- personnel familial : compter au coût réel un conjoint qui travaille sans salaire.

On applique ensuite un multiple. Il n'existe aucune table officielle : il dépend du secteur, de la taille, de la stabilité des résultats, et s'observe dans les transactions comparables. Comparer deux multiples n'a de sens que si les EBE sont calculés de la même façon, notamment sur la rémunération du dirigeant.
L'approche par les actifs
Elle additionne ce qui peut s'estimer séparément : matériel en valeur d'usage (pas en valeur comptable), droit au bail, éventuelle licence. La valeur du droit au bail se raisonne à partir de l'avantage procuré, soit l'écart entre le loyer payé et le loyer de marché sur la durée restante.
Le total ne donne pas le prix, mais un plancher. La différence entre le prix retenu et cette somme représente ce que l'on paie réellement pour la clientèle, souvent appelée survaleur ou goodwill. Si elle paraît énorme alors que la clientèle tient à la personne du vendeur, l'alerte est sérieuse.
Un exemple chiffré du début à la fin
Prenons un commerce fictif, repris en exploitation directe. Tous les coefficients ci-dessous sont des hypothèses de calcul choisies pour l'exercice, ni des références de marché ni des normes.
| Donnée | Montant |
|---|---|
| CA HT moyen sur 3 ans | 430 000 € |
| EBE moyen sur 3 ans | 66 000 € |
| Loyer sous le marché | − 6 000 € par an |
| Sinistre isolé réintégré | + 3 000 € |
| EBE retraité | 63 000 € |
Par le barème. Avec un coefficient supposé de 45 % du CA HT : 430 000 × 0,45 = 193 500 €.
Par l'EBE. Avec un multiple supposé de 3 : 63 000 × 3 = 189 000 €.
Par les actifs. Matériel estimé à 40 000 € et droit au bail à 36 000 € (6 000 € d'avantage de loyer annuel × 6, coefficient supposé) : 76 000 €. Sur un prix de 190 000 €, la clientèle pèse donc 114 000 €.
Les deux premiers résultats se rejoignent autour de 190 000 €. Cette convergence ne prouve rien en soi, mais elle fournit une zone de discussion crédible. Un écart important aurait, lui, signalé une anomalie : marge faible, loyer inadapté, ou chiffre d'affaires gonflé par une activité peu rentable.
Le test que beaucoup d'estimations oublient : le remboursement
Les méthodes précédentes regardent le passé. Le test final regarde l'année qui suit l'achat. Supposons 40 000 € d'apport, donc 150 000 € empruntés sur 7 ans à 4 % (taux pris pour l'exemple), avec une annuité constante :
150 000 × 0,04 ÷ (1 − 1,04⁻⁷) ≈ 24 990 € par an.
Il reste 63 000 − 24 990 = 38 010 € pour rémunérer l'exploitant, payer l'impôt et renouveler le matériel. Si ce reliquat ne fait pas vivre le repreneur, le prix est trop haut, quel que soit le résultat des barèmes. Ce raisonnement a toute sa place dans le dossier bancaire : le guide pour financer la création de son entreprise détaille l'articulation entre apport et prêts, et l'ebook Le business plan pas à pas aide à présenter les prévisions.
Ce qui fait monter ou baisser la valeur du fonds
Le chiffre calculé n'est qu'une base. La valeur d'un fonds de commerce se pondère ensuite selon des éléments que les comptes ne montrent pas.
| Facteur | Effet probable |
|---|---|
| Bail long, loyer sous le marché | Hausse |
| Bail proche du terme, clause restrictive | Baisse |
| Clientèle diversifiée et récurrente | Hausse |
| Clientèle attachée au seul exploitant | Baisse |
| Équipe formée qui reste | Hausse |
| Travaux ou mises aux normes à prévoir | Baisse |
| Emplacement n° 1, flux piéton stable | Hausse |
| Concurrent en cours d'installation | Baisse |
Ces ajustements se chiffrent poste par poste plutôt qu'en pourcentage global : un devis de mise aux normes de 25 000 € se déduit tel quel, ce qui se défend mieux qu'une décote décidée à l'instinct.
La tendance compte autant que le niveau. Trois années de ventes en recul pèsent plus lourd qu'une moyenne flatteuse, et un calcul fondé sur le dernier exercice seul ne vaut rien si celui-ci est atypique. Pour vérifier la cohérence entre comptes et déclarations, la liasse fiscale des trois derniers exercices reste la première pièce à demander.

Le prix négocié et la valeur vénale ne se confondent pas toujours
Cet écart a une conséquence fiscale directe. Les droits d'enregistrement sont calculés sur le prix augmenté des charges, ou sur la valeur vénale si celle-ci est plus élevée. Un fonds cédé très en dessous de sa valeur expose donc à une discussion avec l'administration. Conserver le dossier d'évaluation, avec les calculs et leurs hypothèses, permet de justifier un prix bas : bail fragile, chiffre en baisse, travaux lourds.
Le barème affiché par impots.gouv.fr, consulté en novembre 2026, est le suivant.
| Tranche du prix taxable | Taux total |
|---|---|
| Jusqu'à 23 000 € | 0 % |
| De 23 000 € à 200 000 € | 3 % |
| Au-delà de 200 000 € | 5 % |
Un minimum de perception de 25 € s'applique. Dans notre exemple à 190 000 €, les droits atteignent (190 000 − 23 000) × 3 % = 5 010 €, à ajouter au budget avec les honoraires. À 230 000 €, ils passeraient à 5 310 € pour la tranche à 3 %, plus 1 500 € pour les 30 000 € taxés à 5 %, soit 6 810 €.
Trois situations méritent un examen particulier :
- marchandises neuves : vendues avec le fonds, elles échappent aux droits si la vente est soumise à la TVA ; sinon, elles peuvent être taxées à 1,50 % à condition de faire l'objet d'un prix distinct et d'un état détaillé ;
- cession à un salarié ou à un proche : un abattement de 300 000 € peut jouer, sous conditions, pour une cession en pleine propriété destinée à poursuivre l'exploitation ;
- zones aidées : une taxation réduite peut s'appliquer sous conditions en ZRU, ZFU ou ZRR.
Ces régimes se vérifient auprès du service des impôts, ou avec le rédacteur de l'acte, avant de signer.
Questions fréquentes
Comment faire une estimation d'un fonds de commerce soi-même ?
Réunissez les bilans et comptes de résultat de trois exercices, le bail et l'inventaire du matériel. Calculez un chiffre par le barème, un autre par l'EBE retraité, additionnez les actifs, puis testez le remboursement d'un emprunt. Le résultat prépare la discussion, sans remplacer l'avis d'un expert-comptable sur une opération importante.
Le barème Lefebvre d'évaluation des fonds de commerce est-il obligatoire ?
Non. C'est un outil professionnel privé, utile comme repère, qui ne s'impose ni au vendeur ni à l'acheteur. Il ne tient pas compte de la rentabilité propre de l'affaire : il doit toujours être rapproché de l'EBE.
Quelle méthode privilégier pour la valorisation d'un fonds de commerce ?
Pour un commerce exploité directement par un repreneur, le multiple de l'EBE retraité complété par le test de remboursement est généralement le plus parlant. Le barème recoupe ce résultat, et l'approche par les actifs donne le plancher.
Quelle différence entre valeur du fonds et valeur de la société ?
Le fonds est un ensemble de biens d'exploitation. La société est une personne morale qui possède ce fonds, et aussi une trésorerie, des dettes et des engagements. Évaluer des parts demande donc une étape de plus, qui intègre l'endettement.
Le stock est-il compris dans le prix ?
Les usages varient : il est souvent inventorié à part, le jour de la cession. La fiscalité invite à distinguer les marchandises neuves du reste, avec un prix séparé et un état détaillé lorsque le régime à 1,50 % s'applique.
Un fonds déficitaire a-t-il encore une valeur ?
Il peut en garder une par ses actifs, notamment un droit au bail bien placé, à condition que le repreneur y voie une autre exploitation possible. La valeur porte alors sur l'emplacement plus que sur la clientèle, et les barèmes perdent tout leur sens.
Sources et références
- Direction générale des Finances publiques, Cession de fonds de commerce — www.impots.gouv.fr




